Banques
et culture politique : Histoire d'une
inféodation
L'histoire des banques n’est en général envisagée que dans
la seule perspective économique, ce qui nous prive de la
mesure d’une part importante de l’influence exercées par
ces institutions. Car centrales pour le capitalisme, elles
sont aussi les vecteurs incontournables de la culture
politique, voire de la vie culturelle tout court. En
retraçant l'histoire des Rothschild, Jean Bouvier nous a
donné une image éloquente et très pertinente de ce
phénomène(1), montrant à quel point cette famille de
banquiers a marqué de son sceau le monde capitaliste,
autant par son influence financière que par sa manière de
façonner la culture politique et mondaine du 19e siècle.
De
tels phénomènes sont également perceptibles dans le domaine
de la banque helvétique, même si l’on n’y repère guère des
figures aussi spectaculaires. Pourtant, les banquier
suisses, fondus dans le collectif social discret des villes
protestantes (Zurich, Bâle, Genève), ont aussi investi les
places financières et les gouvernements des pays étrangers,
tout en déployant leur influence bien au-delà du monde
économique. Une façon de se développer qui n’a rien à
envier aux grandes maisons bancaires du capitalisme
moderne.
Quant à l'État fédéral, en instituant le secret bancaire et
en mettant à disposition le concept malléable de neutralité
politique, il a offert aux financiers des conditions-cadre
et des moyens de camouflage fort utiles. La Suisse
officielle s'est par ailleurs construit, moyennant des
valeurs comme «petit État», «neutralité et solidarité» ou
«plus ancienne démocratie du monde», un bouclier efficace
qui a très tôt protégé les financiers suisses dans le
domaine international. Du point de vue stratégique, l'État
fédéral et les banques helvétiques ont formé, à leur
manière, un système complémentaire et efficace. Tandis que
la diplomatie et le commerce suisses se faufilaient
discrètement dans le sillage des grands navires de
l'impérialisme international – économisant ainsi les
dépenses militaires et administratives qui ruinaient les
grandes puissances – la banque helvétique a implanté, un
peu partout dans le monde, ses «pavillons bancaires».
Dès avant la Première guerre mondiale, la Suisse se trouve
en effet en deuxième place pour l'exportation de capitaux
(par rapport au nombre d’habitants), juste derrière la
Grande Bretagne. Un indice sans équivoque de la force de
son système bancaire, forçant à rectifier sérieusement
l’euphémisme trompeur de «petit pays» ou «petit État».
D’autant que la Suisse se situe, sur le plan économique,
dans le peloton des quinze nations dominantes. Une analyse
du système financier permet de situer au 18e siècle déjà la
place de la Suisse parmi les «grands». Comme l'a si bien
montré l'historien Herbert Lüthy, la «banque protestante» –
nom donné à ce réseau bancaire international du 18e siècle
– a joué un rôle primordial dans la finance européenne (2).
Sans oublier le fait que les États de l'ancienne
Confédération tiennent lieu de grandes banques dans les
sociétés aristocratiques de l'Ancien régime. Berne par
exemple, un des États les plus riches de cette époque,
s'impose en Europe en tant qu’importante institution
financière, la plus grande partie de ses recettes provenant
des intérêts de ses placements internationaux. Quant à
l’État de Zurich, contraint de trouver des débouchés pour
des numéraires en surabondance, il crée au 18e siècle une
institution ad hoc qui prend en charge le marché des
capitaux. Celle-ci, appelée la
Zinskommission ,
ouvre un office en 1755 sous la direction de Johann Jakob
Leu (1689-1768), posant les jalons de ce qui deviendra la
fameuse Banque Leu, et complétant efficacement un système
bancaire très complexe et fortement engagé sur les places
financières internationales (3). Une fonction analogue à la
Zinskommission est assumée à Genève depuis 1628 par la
Chambre des blés, qui amorce ainsi un vaste réseau
financier donnant bientôt à cette ville le statut de
première place bancaire du pays – dépassée seulement à la
fin du 19e siècle par celles de Suisse alémanique.
Compte tenu de ces activités, il n’est guère étonnant de
trouver des Suisses dans les ministères des finances de
pays étrangers, à l'instar d’un Necker en France, d’un
Gallatin aux États-Unis ou encore, en collaboration avec
les Rothschild, des Meuricoffre à Naples (4). Un
spécialiste en la matière, Julius Landmann, insiste sur le
fait que presque tous les rois, princes, municipalités et
compagnies de commerce internationales du 18e siècle
profitaient des capitaux des cantons helvétiques; ce qui
lui permet de conclure en ces termes: «Au 18e siècle, la
Suisse était l’un des centres les plus importants de
l'accumulation du capital libre» (5).
Le succès de la finance helvétique, et notamment celui de
Genève, porte en grande partie sur des affaires de
spéculations à l'étranger, sans compter, sur un plan plus
général, les profits retirés des nombreuses guerres
européennes. A cela s'ajoutent les revenus du mercenariat,
soit 400’000 d'hommes par siècle (sur une population
d'environ 1,7 million d'habitants) engagés dans les
régiments étrangers. Comme les officiers de ces entreprises
militaires et les banquiers appartiennent aux mêmes
familles aristocratiques, on peut voir se dessiner, sous
l'ancien Régime déjà, une véritable «swiss connection»
internationale, capable de participer aux grandes affaires.
Avec pour conséquence que se forge dès ce moment une
tradition basée sur une combinaison subtile entre
opérations financières privées et étatiques liées à la
guerre – des autres. Le désengagement politique de la
Suisse, qui se manifeste à l'époque sous une forme non
explicite de neutralité, autorise une présence dans tous
les camps à la fois, tandis que pour des raisons de
sécurité, les grandes fortunes étrangères tendent à
chercher refuge dans les banques helvétiques.
État
fédéral et système bancaire au 19e siècle
Au
19e siècle, l'évolution politique et l'avènement du système
bancaire, corroborés par une industrialisation en pleine
croissance, marchent de pair. Chaque étape historique
engendre un concept spécifique d'institutions financières.
La première, située sous le régime de l'élite libérale
paternaliste du début du 19e siècle, est marquée par l'idée
des caisses d'épargne. Puis, dans les cantons de la
Régénération qui introduisent les principes
constitutionnels de l'État démocratique, naît le concept de
banque cantonale, une institution censée se mettre au
service du peuple. Quant aux banques modernes du type
crédit mobilier, elles prennent leur essor après la
création de l'État fédéral et conjointement à la
construction du réseau ferroviaire. Finalement, vers la fin
du siècle, lorsque la Suisse se place dans le sillage de
l'impérialisme des grandes puissances, le système des
grandes banques et des sociétés financières commence à
dominer le pays. Ainsi l'histoire des banques helvétiques
peut se lire comme un livre politique dans lequel se
confondent l’élaboration de la Suisse moderne et celle des
institutions financières. Une ère qui atteint son premier
paroxysme avec la création, en 1907, de la Banque nationale
suisse (BNS).
Les
caisses d'épargnes du début du 19e siècle
(Ersparniskasse
de
Bâle 1809, Caisse d'Épargne de Genève 1816, etc.) servent
également, au delà de leur fonction financière, à la mise
en place d'un vaste discours social et philanthropique. «De
toutes les institutions qui ont pour objet le bien-être des
classes pauvres, écrit par exemple le Vaudois
Louis-Frédéric Berger, aucune n'a réuni plus de suffrages
que les Caisses d'épargne; et tandis qu'on dispute encore
sur les avantages et les inconvénients des maisons de
travail, des asiles pour la jeunesse, des colonies
agricoles, etc., tout le monde s'accorde à dire que ces
Caisses sont une des institutions les plus propres à
prévenir la misère. L'économiste lui-même, qui ne voit
souvent dans la société qu'une vaste machine à produire des
richesses, est forcé de joindre son suffrage à celui du
philanthrope, pour approuver ce genre d'établissements.
L'esprit d'ordre, d'économie, de prudence, que les Caisses
d'épargne développent nécessairement dans un pays, peut
produire d'immenses changements dans la situation des
classes inférieures, et accroître leur bien-être d'une
façon remarquable» (6).
Ces propos, qui font l'amalgame des domaines de la finance,
du social et du politique, marqueront profondément la
mentalité helvétique. En récupérant encore un certain
esprit du protestantisme, les banques suisses se parent
d’une image bienveillante, qui suggère que le capital
assume une importante mission sociale. Cette vision a même
conduit un historien à écrire, sous le titre «Kapital und
Ethos», l'éloge du capital privé en tant que générateur des
oeuvres sociales et culturelles suisses (7).
Les banques cantonales, dont le premier exemple est fourni
par celle de Berne fondée en 1834, se considèrent également
comme des institutions au service du petit peuple. Leur
création est souvent sollicitée par des hommes de gauche,
tels un Johann Jakob Treichler (1822-1906) ou un Karl
Bürkli (1823-1901). Un véritable mythe, celui de la
démocratisation du capital, va à ses débuts entourer la
banque cantonale. En 1845 par exemple, dans une lettre à
l'homme politique radical vaudois Delarageaz, Proudhon
écrit: «En attendant mieux, il est une institution que
rien, ce me semble, ne vous empêcherait de proposer. Ce
serait la création d'une banque publique, sur le plan de
nos comptoirs d'escompte, mais régie par des principes et
des tendances plus démocratiques. – Cette banque devrait
être une annexe du ministère des finances; de plus elle
devrait servir d'assurance générale et universelle…» (8)
Le troisième pilier du monde bancaire est formé, quant à
lui, par la grande banque par actions, calquée sur le
modèle du crédit mobilier des frères Pereire en France.
Parallèlement à la réalisation de l'État fédéral de 1848,
celles-ci s'installent et s'épanouissent rapidement, tout
en façonnant vers 1900, en collaboration avec les sociétés
financières (comme
Motor-Columbus 1895
ou la
Gesellschaft für elektrische Industrie
1896)
la culture politique du pays. Le modèle qui illustre le
mieux l'étroite collaboration entre ce type d'établissement
et le monde politique est le
Crédit Suisse (CS),
fondé à Zurich en 1856. Ses principaux protagonistes sont
Alfred Escher et J.J. Rüttimann, qu’on retrouve également à
la pointe du système politique. Rüttimann, vice-président
du conseil d'administration du CS, est Conseiller d'État et
vice-président du Grand Conseil. Quant à Alfred Escher,
président du conseil d'administration du CS, il vient de
quitter le Conseil d'État pour devenir président du Grand
conseil zurichois. A Berne, où il joue indéniablement le
premier rôle, il est nommé la même année vice-président du
Conseil national. De plus, les deux hommes siègent, de même
que la majorité du conseil d'administration du CS, à la
tête de différentes compagnies de chemins de fer (9). Un
fait, bien connu des historiens, résume admirablement les
effets de ce cumul simultané des mandats politiques et
économiques. En 1853, à l’occasion d’une convention entre
le canton de Zurich et les chemins de fer du Nord-Est,
Escher appose quatre fois sa signature: trois fois au nom
des entreprises privées qu’il représente – dont le
Crédit Suisse et
la Compagnie des chemins de fer du Nord-Est – et une fois
en sa qualité de président du Conseil d’État! Ces quelques
remarques sur les personnalités dirigeantes des nouvelles
banques donnent une idée des formes multiples que peut
prendre la collaboration étroite entre l'État et la
finance. Une interdépendance que l'historiographie suisse a
tendance à oublier, alors qu’elle est pourtant fondamentale
pour la politique des 19e et 20e siècles. Avec la fondation
de la Banque nationale en 1907 et la création de
l'Association suisse des banquiers en 1912, tous les
éléments sont mis en place pour construire définitivement
la place financière helvétique du 20e siècle, période où
s'imposent et se réorganisent les grandes banques.
En 1895 est fondée la
Société de banque suisse (SBS)
par la fusion des
Bankvereine de
Bâle et de Zurich, alors qu’en 1912, réunissant les banques
de Winterthur et de Toggenburg, est créée
l'Union
de banques suisses (UBS).
Le bilan des grands établissements, dont le nombre a
augmenté de 5 à 8, passe entre 1880 et 1913 de 251 millions
à 2584 millions de francs, ce qui correspond à la moitié du
revenu national de l'époque. Quant aux 21 sociétés
financières, souvent étroitement liées aux grandes banques,
leur bilan total atteint presque le milliard de francs.
Vers
la suprématie de la place financière
Au
cours des deux premières décennies du 20e siècle, le
système bancaire suisse subit deux transformations
importantes. Il s'agit, d'une part, de la «délivrance» de
la domination exercée par la finance parisienne (10) et,
d'autre part, de la restructuration profonde provoquée par
la Première guerre mondiale. Or l’émancipation de
l'étreinte française n'est que la suite logique du
déplacement des intérêts financiers vers l'Empire allemand,
la nouvelle grande puissance de l'Europe. Un effet
secondaire de ce remaniement : cette nouvelle
orientation affaiblit encore davantage la place financière
genevoise, déjà en perte de vitesse par rapport à Zurich,
le nouveau centre montant. Quant à la Première guerre
mondiale, qui a déstabilisé de manière encore jamais vue le
système monétaire international, elle impose certes aux
banques suisses un apprentissage douloureux, mais elle
ouvre également de nouvelles perspectives pour les affaires
nationales et internationales. Sous la couverture de la
neutralité, les banques apprennent à transgresser les
fronts des belligérants. Puis, après la victoire de
l’Entente, elles se saisissent des possibilités d'occuper
de nouvelles positions, de préférence chez les vaincus.
C'est notamment le cas dans le domaine des assurances où la
Suisse réussit une percée importante en Allemagne (11).
Au
cours de la période de l'Entre-deux-guerres et de la
Deuxième guerre mondiale – marquée à la fois par la crise
économique mondiale des années 1930, par une politique
monétaire restrictive portant sur le contrôle des devises
et par la dévaluation successive des monnaies –, les
banques suisses se battent avec succès pour acquérir un
rôle dominant dans l'économie du pays. Résumé en d'autres
termes, c’est bien la concurrence des enjeux entre une
Suisse comme «place financière» ou une Suisse comme «lieux
de travail» qui se manifeste à ce moment là (12). Dans
cette bataille, deux stratégies s'avèrent décisives pour la
victoire de la place financière. Premièrement, la
pénétration des marchés financiers internationaux donne aux
banques un pouvoir et une influence déterminants à
l'intérieur du pays. La Confédération, fortement endettée
depuis la Première guerre mondiale, est davantage rattachée
aux intérêts des banques; ce qui se s’exprime par exemple
en 1919, avec l'élection au Conseil fédéral de Jean-Marie
Musy, un représentant à la fois de la finance et de la
droite politique musclée. Deuxièmement, les banques mettent
tout leur poids pour que le système politique reste stable
et conservateur, une condition-cadre pour gagner la
confiance des clients étrangers. Avec pour conséquence que
les démarches de la gauche sont systématiquement attaquées,
moyennant parfois une propagande très coûteuse. Ce fut par
exemple le cas en 1922, lors de la violente campagne contre
l'initiative du Parti socialiste qui proposait de couvrir
une partie des dettes de guerre par un prélèvement sur la
fortune. Par ailleurs, dans ces années de confrontation
avec la gauche, les banques – y compris la Banque nationale
– financent la mise sur pied des gardes civiques de
l'extrême-droite (13). Par contre, la paix du travail de
1937 est saluée en tant que facteur propice à la
constitution de la place financière. Max Iklé, le père de
l'ex-conseillère fédérale Elisabeth Kopp, résumait cette
évolution dans les termes suivants: «Le fait que la Suisse
a su défendre avec succès sa neutralité lors des deux
guerres mondiales, et qu'on a réussi à maintenir la paix du
travail sans interruption depuis les années 30, a créé
cette ambiance de confiance nécessaire au marché
international des capitaux» (14).
Pour l'État et le peuple suisses de l'Entre-deux-guerres,
les banques helvétiques s'imposent désormais comme les
baillis des temps modernes. Les modalités de l'exportation
des capitaux et de la collaboration avec les finances
publiques déterminent en grande partie les charges
financières directes et indirectes auxquelles la population
doit se soumettre. Un fardeau particulier pèse sur les
paysans qui, fortement endettés, croulent sous les
hypothèques. Pourtant, les banques réussissent une sainte
alliance, certes quelquefois un peu mouvementée, avec
l'Union suisse des paysans (USP). L'accord, tacite, porte
sur une division du travail subtile: tandis que les paysans
se prêtent à une lutte antisocialiste sans merci, les
banques, par le biais des partis bourgeois, soutiennent
l'influence politique de l'Union suisse des paysans qui
garantit le maintien d'une Suisse conservatrice, voire
réactionnaire. De surcroît, une sorte de consensus
s'établit par rapport à l'endettement des paysans: Laur, le
chef de l'USP, voit dans ces passifs une contrainte propice
qui les force à augmenter leur productivité pour en payer
les intérêts, tandis que les banques se servent de ces
crédits hypothécaires comme d’une sorte de réserve du
trésor.
Un moment décisif dans les rapports entre État et banques
trouve son origine dans la crise des années 1930. En raison
de l'extension massive des exportations de capitaux au
cours des années 1920, les grandes banques sont
particulièrement touchées par la dépression. Elles seront
cependant épaulées efficacement par la Confédération (15),
qui intervient entre autres avec 100 millions de francs
pour sauver la Banque populaire. Avec la loi sur les
banques de 1934, le Conseil fédéral prend largement en
compte les intérêts bancaires, comme il le fait également
lors des négociations commerciales, où il porte une
attention particulière aux questions des placements
helvétiques à l'étranger. Finalement, c'est principalement
en raison de la résistance des banques que le Conseil
fédéral attend si longtemps (jusqu'en septembre 1936) pour
dévaluer le franc, et cela au détriment d'une reprise
économique. En tirant le bilan de cette politique conjointe
de l'État et des banques, on constate un renforcement
certain de la place financière dans son ensemble. Notons
par ailleurs que la part des actifs des communes et des
cantons dans le système bancaire a augmenté
considérablement durant cette période, passant de 38 % en
1930 à 53 % en 1938 (16). Hautement cartellisé et fortement
pénétré par le secteur étatique, le système bancaire
helvétique accède ainsi au pouvoir le plus prépondérant à
l'intérieur du système politique.
La
guerre de 39-45 et ses dynamiques financières
Comme
c'était déjà le cas dans les périodes précédentes, et en
dépit des difficultés économiques et financières propres à
un conflit armé, la Deuxième guerre mondiale prépare le
terrain pour un nouvel essor spectaculaire des banques
helvétiques. Le premier pas s'effectue grâce, entre autres,
au réarmement. La Confédération lance, en 1936 et 1938,
deux grands emprunts portant sur un total de 650 millions
de francs, qui offrent des placements intéressants pour une
partie des capitaux immobilisés par la grande dépression
des années 1930. Plus tard, au cours du conflit, la place
financière suisse profite des énormes demandes en capitaux
des États et de l'économie de guerre. Dans ce marché, la
Confédération joue une fois de plus un rôle central.
L'augmentation colossale des dépenses, qui passent de 600
millions en 1938 à 2,6 milliards en 1944, ne peut que
profiter aux milieux financiers (17). De surcroît l'État,
en se substituant aux banques dans le rôle de financier
international, en assume aussi les risques les plus élevés.
Mentionnons à ce propos les crédits accordés aux
belligérants, en premier lieu à l'Allemagne qui reçoit 1,1
milliard de francs directement de la Confédération pour
payer ses achats en matériel de guerre. A cela s'ajoute
tout le trafic avec l'or nazi, qui dépend, pour être «lavé»
de ses origines, des services de la place financière
helvétique. Ces transactions, effectuées en grande partie
par la BNS, ont eu, elles aussi, des répercussions
positives sur les affaires des banques privées. Ce qui
permet de dire, en simplifiant un peu, que la Confédération
se charge alors des tâches financières lourdes — en partie
dangereuses et ingrates — tandis que les banques profitent
discrètement des opportunités des relations financières
nationales et internationales. Quant au franc suisse, la
période de guerre le voit accéder au rang de monnaie la
plus recherchée d’Europe, alors qu’il est en même temps
l’une des rares devises convertibles et accessibles à
l'Allemagne nazie.
Dans
ce contexte, il n'est pas étonnant que le Département des
affaires étrangère mette sur pied, en 1941, une
Section du contentieux et des intérêts privés à
l'étranger,
qui épaule non seulement les banques durant le conflit,
mais prépare également le terrain de l'après-guerre (18).
Cependant, avant de pouvoir relancer les activités à
l'étranger, la Suisse traverse, dans les années 1945 et
1946, un moment des plus délicats, les Alliés revendiquant
l'or nazi dérobé que la BNS a accepté, ainsi que la
confiscation des avoirs allemands en Suisse. Or ce litige
ne se limite pas à un simple conflit qui oppose les Alliés
à la Suisse, mais il porte également sur un point crucial
liant la Confédération au système bancaire helvétique. Ce
que le représentant de l'Association suisse des banques,
Pictet, explique au Conseil fédéral lors d'un entretien le
13 juin 1945, en mettant toute la lumière sur les enjeux de
cette interdépendance: «Nous avons à faire à des
concurrents d'importance qui cherchent à s'approprier le
marché financier suisse pour leur profit. La question qui
s'impose aujourd'hui est celle de savoir si le Conseil
fédéral est prêt à protéger les banques contre les menées
anglo-saxonnes ou s'il entend céder à ces menées. […]
L'alternative est claire: ou bien se défendre sur le plan
économique et aider aux banques en les soutenant, ou bien
renoncer à ce que la Suisse continue d'être un marché
financier, ce qui aura des répercussions inévitables sur le
financement des dépenses de la Confédération (19).»
Sans se prononcer formellement le Conseil fédéral
acquiesce, amorçant ainsi sa collaboration avec les banques
pour la conquête du domaine financier international. Si les
avoirs suisses à l'étranger n'étaient que de 3 à 4
milliards de francs avant la Deuxième guerre mondiale, on
en comptera déjà 15 milliards dans les années 1950, alors
que le seuil des 100 milliard sera dépassé dans les années
1960 pour atteindre, à la fin des années 1980, le montant
de 214 milliards de francs – certes derrière la Grande
Bretagne (301) et le Japon (290), mais devant l'Allemagne
(185).(20)
En parcourant rapidement et d’un seul regard l'histoire du
mercenariat et des banquiers des 17e et 18 siècles, de
l'industrialisation et du système bancaire du 19e siècle,
de la place financière du 20e siècle, un axe fondamental se
dégage: celui qui porte sur la finalité commune du pouvoir
politique et de l'intérêt bancaire. A aucun moment
l'organisation du capital n'a été dissociée du système
politique. Et non rarement, comme ce fut le cas par exemple
avec les Escher et les Stämpfli, les deux domaines se sont
largement confondus. Il convient cependant de souligner une
différence notable dans les relations banco-étatiques entre
le 19e et le 20 siècle. Dans le monde politique et
financier des radicaux du 19e siècle, existait encore
l’intention de créer un équilibre entre la finance privée
et les banques étatiques, les banques cantonales ayant été
fondées dans l'idée de soumettre une partie du capital au
contrôle démocratique du peuple. Et jusqu'à la fin du 19e
siècle, ces institutions étatiques ont effectivement un peu
contrebalancé l'avènement agressif des grandes banques.
Mais en cette fin du 20e siècle, les banques cantonales,
ces ancêtres de l'utopie d'un capital «populaire», sont en
train de disparaître, écrasées par les grands instituts. Au
début de cette année 1997, la Banque cantonale de Berne,
jadis le vaisseau amiral des banques d'État, a été
privatisée. Quant aux grandes banques, elles se sont
largement évadées du périmètre national, tout en maintenant
une influence non négligeable sur la politique intérieure
et extérieure de la Confédération. Ce qui frappe cependant,
au-delà de ce tutorat politique, c’est que nos habitudes,
nos croyances et l’ensemble de la culture sont profondément
marquées par l’histoire, les pratiques et les visées des
banques helvétiques.
(1)
Jean Bouvier,
Les Rothschild. Histoire d'un capitalisme
familial,
Bruxelles, Editions Complexe, 1992.
(2) Herbert Lüthy,
La banque protestante en France de la Révocation de l'Edit
de Nantes à la Révolution,
2 vol., Paris, 1959/61.
(3) Hans Conrad Peyer,
Von Handel und Banken im Alten
Zürich,
Zürich 1968; pour Genève, cf. Louis H. Mottet, «Les
banquiers genevois»,
Les grandes heures des banquiers
suisses,
Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1986, p. 41-90.
(4) Lorenzo Zichichi,
Il colonialismo felpato,
Palermo, Sellerio editore, 1988.
(5) Julius Landmann, «Der schweizerische
Kapitalexport»,
Revue de statistique suisse 52,
1916, p. 390.
(6) Louis-Frédéric Berger,
Mémoire sur le paupérisme dans le canton de
Vaud,
1836.
(7) Gerold Ermatinger,
Kapital und Ethos. Die sozialen und kulturellen Taten des
schweizerischen Privatkapitals im 19. und 20.
Jahrhundert,
Erlenbach-Zürich et Leipzig, Rotapfel-Verlag, 1936.
(8) Cité par Marc Vuilleumier, «Proudhon et la constitution
vaudoise de 1845: une correspondance inédite avec
Louis-Henri Delarageaz»,
Archives Proudhoniennes 1996,
89.
(9) Ernst Gagliardi,
Alfred Escher, Vier Jahrzehnte neuerer
Schweizergeschichte,
Frauenfeld, 1919.
(10) François Walter, «La France et les emprunts de la
Confédération helvétique (1890-1914)»,
Revue suisse d'histoire 32,
1982, pp.421-450.
(11) Adolf Duttweiler,
Die Schweizerische Nationalbank und das Deutschlandgeschäft
der Grossbanken 1924 bis 1933,
mémoire de lic., Zurich 1983.
(12) Wilfried Rutz,
Die schweizerische Volkswirtschaft zwischen Währungs- und
Beschäftigungspolitik in der Weltwirtschaftskrise -
wirtschaftspolitische Analyse der Bewältigung eines
Zielkonflikts,
Zürich/St.Gallen 1970.
(13) Cf. Sébastien Guex, «A propos des gardes civiques et
de leur financement à l'issue de la Première Guerre
mondiale»,
Pour une histoire des gens sans
Histoire.
Mélanges offerts à Marc Vuilleumier à l'occasion de son
soixante-cinquième anniversaire, Lausanne, Editions d'en
bas, 1995, pp. 255-264.
(14) Max Iklé, «Die Schweiz als internationaler
Kapitalmarkt»,
Strukturwandlungen der schweizerischen Wirtschaft und
Gesellschaft,
Festschrift F.Marbach, Bern, Stämpfli, 1962, p. 253.
(15) Gérald Arlettaz, «Crise et déflation. Le primat des
intérêts financiers en Suisse au début des années
1930»,
Relations internationales 30,
été 1982, pp. 159-175.
(16) Emilio Albisetti, «Die Banken»,
Strukturwandlungen der schweizerischen Wirtschaft und
Gesellschaft.
pp. 191-207.
(17) Jakob Tanner,
Bundeshaushalt, Währung und Kriegswirtschaft. Eine
finanzsoziologische Analyse der Schweiz zwischen 1938 und
1953,
Zurich, Limmat Verlag, 1986.
(18) Marc Perrenoud, «Banques et diplomatie suisses à la
fin de la Deuxiéme Guerre mondiale. Politique de neutralité
et relations financiéres internationales»,
Etudes et Sources 13-14,
1988, pp.7-128
(19) Procès verbal de l'audience pour les représentants de
l'Association Suisse des Banquiers par le Conseil Fédéral,
13 juin 1945, Archives Fédérales, publié in: Sébastien Guex
et Marc Perrenoud, «Banquiers suisses et autorités
fédérales face aux menaces américaines en 1945»,
traverse 1995/3,
pp. 126-138.
(20) «Schweizer Reichtum im Ausland», NZZ 5, 7-8 janvier
1989.